WILD TIMES
En 2021, la Colombie-Britannique est touchée par une vague de chaleur et de sécheresse extrêmes qui provoque de nombreux incendies de forêt. La ville de Lytton est détruite et plusieurs autres localités sont en état d’alerte. Souhaitant poursuivre la recherche entamée avec le projet Terres de cendres, je me rends dans la vallée de la rivière Thompson afin de photographier les incendies qui se propagent à grande vitesse. La végétation est complètement desséchée et la moindre brindille se pulvérise sous mes pas. À des kilomètres à la ronde, on aperçoit les panaches de fumée qui s’élèvent des incendies. La fumée est si dense qu’on ne distingue plus les environs et l’air est irrespirable. La petite agglomération de Walhachin, située à proximité, sera évacuée le lendemain. Voilé par ces particules fines, le ciel est assombri et le jour ne se distingue plus de la nuit; le soleil qui se lève derrière ces émanations toxiques ressemble à une lune de sang. Ce paysage infernal est à la fois captivant et inquiétant. « Comment de tels feux peuvent-ils nous paraître si beaux à regarder ? », s’exclamera plus tard une amie. Nous sommes plusieurs à nous être arrêtés aux abords de la route transcanadienne, presque hypnotisés, pour contempler ce spectacle à la fois magnifique et terrifiant. Dans l’Ouest canadien, les gens ont appris à cohabiter avec les feux de forêt: ils font partie du rythme estival, presque attendus, comme une saison à part entière. Pourtant, malgré cette familiarité relative, la crainte persiste. De mon côté, en observant ces flammes dévorer les versants montagneux, je ressens un malaise profond, une tension difficile à nommer. Ce malaise, comme celui de beaucoup d’entre nous, révèle moins la réalité du feu lui-même que la grille de lecture culturelle qui nous a été transmise, une grille alarmiste héritée d’une vision anthropocentrique dans laquelle tout ce qui échappe à notre contrôle est perçu comme une catastrophe.
Au XXe siècle, l’approche dominante considérait le feu comme un danger absolu à éteindre à tout prix. Les autorités coloniales britanniques et provinciales considéraient en effet le feu comme une menace destructrice pour le bois d’œuvre, essentiel à l’économie naissante basée sur l’exploitation forestière et l’agriculture européenne. En 1874, la Colombie-Britannique a adopté le Bush Fire Act, qui rendait passible d’amendes et d’emprisonnement l’allumage intentionnel de feux dans les forêts et les prairies. Le feu de forêt est alors devenu le symbole d’une nature hostile et incontrôlable qu’il faut absolument éteindre pour protéger notre monde civilisé. Dans cette vision héritée des Lumières et du projet moderne de maîtrise, la nature apparaît comme un espace sauvage à dompter. Or, cette dichotomie entre nature et culture conditionne notre capacité même à voir les choses autrement: elle nous empêche souvent de reconnaître le feu comme un processus écologique nécessaire. En luttant contre les éléments naturels, nous avons rompu un équilibre établi depuis des millénaires. La pensée occidentale dualiste a rompu des cycles millénaires de gestion et a directement conduit à l’accumulation massive de combustibles, favorisant ainsi les mégafeux contemporains.
Les incendies de forêt ne sont pas rares dans l’ouest des États-Unis, mais la situation s’aggrave depuis quelques années et plusieurs collectivités de Californie, d’Oregon et du Canada ont déjà été durement touchées. Si nous savons que les vagues de chaleur et la sécheresse créent des conditions propices aux incendies, les variations climatiques sont-elles les seules responsables de ces sinistres? De nos jours, le changement climatique est souvent érigé en bouc émissaire universel, qui occulte les responsabilités plus immédiates et locales. Les médias et les gouvernements invoquent volontiers le « réchauffement global » pour expliquer la virulence des incendies, reléguant ainsi au second plan les causes humaines directes et les défaillances chroniques de la gestion forestière. Certains estiment qu’il faudrait repenser nos modèles de gestion des incendies de forêt.
Les Premières Nations d’Amérique et d’Australie avaient compris que le feu faisait partie du cycle de régénération de la forêt. Ils pratiquaient le brûlis culturel et adaptèrent la structure de leurs terres afin de les préserver des incendies dévastateurs. Pour eux, le feu n’était pas un ennemi, mais un allié précieux qui soignait la forêt en éliminant les arbres morts, en contrôlant les insectes nuisibles et en favorisant la repousse. Quant aux mégafeux, ils les considéraient comme des signes de déséquilibre dans la relation entre les êtres humains et la Terre.
Aujourd’hui, les brûlis culturels sont non seulement autorisés, mais aussi encouragés dans le cadre d’une démarche de réconciliation et de gestion des risques d’incendie. Associées à des techniques modernes, ces pratiques ancestrales sont considérées comme essentielles pour faire face à des incendies plus intenses. Des organisations comme l’Okanagan Nation Alliance et la First Nations’ Emergency Services Society mènent ces initiatives, souvent avec le soutien du BC Wildfire Service. Il s’agit d’un retour essentiel aux pratiques ancestrales pour restaurer les écosystèmes et protéger les communautés. Viser à maîtriser la nature sans la comprendre ni la respecter mènera inéluctablement à l’échec. Il est donc essentiel de repenser notre rapport au territoire et d’apprendre à cohabiter avec lui, plutôt que de céder à la quête illusoire d’un monde toujours plus contrôlé et sécuritaire.