Terres de cendres

En juin 2020, un important brasier fait rage au nord du lac Saint-Jean (Québec) : il décimera 72 000 hectares de forêt boréale. Je pars avec mon appareil photo sur les rudes chemins de gravier qui mènent à la région touchée, un territoire non organisé situé dans la zec  des Passes. Dans cette zone d’exploitation contrôlée, les coupes forestières et les routes d’accès sont nombreuses; les abatteuses sur chenilles ont laissé des cicatrices partout. L’incendie a réduit en cendres ce qui restait des paysages altérés et ces terrains sont maintenant complètement désolés. Je me promène dans ces déserts noircis, aux sols lunaires.

Si le feu fait partie du cours normal des choses dans la vie sylvestre, on estime que le changement climatique fera augmenter les étendues brûlées à travers le monde au cours des prochaines décennies. Ce phénomène détériorera particulièrement les forêts qui n’ont pas atteint la maturité nécessaire pour se régénérer, car il faut alors des centaines d’années pour renouveler la richesse initiale du couvert végétal. Quant aux nouvelles plantations, elles produisent de jeunes arbres qui ne disséminent pas suffisamment de graines et elles ne se composent que de quelques essences destinées à l’industrie; sur le plan écologique, elles présentent donc une grande pauvreté. De fait, le reboisement ne remplace jamais ce que la nature a mis des siècles à créer. Les forêts couvrent un tiers de la surface terrestre, mais actuellement cette proportion ne cesse de diminuer. Depuis le début de l’agriculture, il y a environ 11000 ans, nous avons coupé plus de la moitié du massif sylvain. Chaque année, à l’échelle mondiale, entre 13 et 15 millions d’hectares boisés disparaissent. Les forêts primaires, non dégradées, s’avèrent essentielles au maintien des processus biologiques et de l’équilibre écologique. Elles constituent des réservoirs de carbone qui stabilisent le climat et qui fournissent un habitat à d’innombrables formes de vie.

Aujourd’hui, la déforestation représente un problème qui dépasse largement la perte de la biodiversité, car elle peut également causer la propagation des agents infectieux. En effet, l’exploitation  excessive des écosystèmes entraîne des interactions entre l’Homme et la nature sauvage; or, plus de la moitié des pathologies émergentes sont transmises par les animaux (zoonoses). Les activités humaines réduisent l’espace indispensable à la faune et cette pression anthropique génère une promiscuité capable de provoquer des infections mutuelles interespèces. À l’instar de l’urbanisation massive et de l’élevage industriel, le déboisement augmente les risques d’apparition de nouvelles maladies et de leur circulation épidémique. Nos modèles de développement et nos modes de vie semblent responsables d’une série de crises: il devient de plus en plus nécessaire de les repenser.

Cette série de photographies grands formats est une recherche en cours depuis l’été 2020.