TERRES DE CENDRES
En juin 2020, un vaste incendie ravage la forêt boréale au nord du lac Saint-Jean, dans la province de Québec. J’emprunte les chemins de gravier qui mènent à la zone sinistrée, un territoire non organisé situé dans la Zec des Passes. Dans cette zone d’exploitation contrôlée, les coupes forestières et les routes d’accès ont profondément morcelé le paysage. Les abatteuses sur chenilles ont compacté les sols, laissant derrière elles d’innombrables cicatrices. L’incendie a réduit en cendres ce qu’il restait de forêts déjà altérées; le terrain est désormais totalement désolé. Je contemple ces déserts de cendres et ces paysages lunaires.
Le feu, violent mais régénérateur, fait partie intégrante du cycle naturel de la forêt boréale. La taïga est parfaitement adaptée aux incendies; une partie de son écosystème en dépend même. Certaines espèces, comme l’épinette noire et le pin gris, possèdent des cônes sérotineux qui restent fermés pendant des années, puis libèrent leurs graines à très haute température; sans feu, ces essences finiraient par régresser. Le tremble et le bouleau à papier, quant à eux, se régénèrent massivement par drageonnage après un incendie qui détruit la canopée tout en laissant intact le système racinaire. En revanche, lorsque le feu frappe des peuplements trop jeunes, qui n’ont pas encore atteint la maturité nécessaire à leur régénération naturelle, il faut des siècles pour retrouver la richesse végétale d’origine. Les plantations produisent de jeunes arbres qui disséminent peu de graines et ne comptent que quelques essences sélectionnées pour l’industrie; elles sont écologiquement très pauvres. De plus, les compagnies reboisent majoritairement en conifères, qui sont particulièrement inflammables; cette uniformité favorise la propagation des incendies. Le reboisement artificiel ne peut pas remplacer ce que la nature a mis des siècles à édifier. Le vrai problème vient surtout de la combinaison répétée de coupes trop fréquentes et d’incendies de grande ampleur. La coupe en elle-même n’est pas le principal coupable; c’est plutôt la fragmentation permanente du territoire et l’âge moyen très bas des forêts publiques qui posent problème. La forêt boréale québécoise a évolué avec des perturbations bien plus brutales que nos scies mécaniques. Nous coupons trop souvent, sur des parcelles trop petites et de façon trop dispersée, sans jamais laisser se développer de vieilles forêts. Le paysage forestier actuel du Québec s’est formé au détriment des espèces animales et végétales qui ont besoin de continuité, de vieux arbres et de perturbations anthropiques faibles.
Aujourd’hui, les forêts ne couvrent plus qu’un tiers de la surface émergée de la planète, une proportion en constante diminution. Depuis l’invention de l’agriculture, l’humanité a détruit plus de la moitié des forêts primitives. Chaque année, des millions d’hectares disparaissent encore. Or, les forêts primaires intactes sont indispensables au maintien des processus biologiques et de l’équilibre écologique, car elles abritent une multitude incroyable de formes de vie.