LES ÉDENTÉS
« Chaque fois que vous vous retrouvez à penser comme la majorité des gens, faites une pause et réfléchissez1.»
Le 31 décembre 2019, la Chine signale à l’Organisation mondiale de la santé des cas de pneumonie d’origine inconnue à Wuhan. Peu de temps après, les autorités chinoises identifieront ce virus comme étant un nouveau type de coronavirus et annonceront le premier décès. Le 11 mars 2020, l’OMS déclare qu’il s’agit d’une pandémie. Par suite de cette annonce, plusieurs pays imposent des fermetures à l’échelle nationale; les écoles, les entreprises « non essentielles » et les milieux culturels sont particulièrement touchés. Au Québec, le gouvernement met en œuvre des mesures de protection de la santé publique et se voit accorder des pouvoirs extraordinaires. L’état d’urgence est instauré et restera en vigueur jusqu’au 1er juin 2022. Les points de presse se succèdent: on nous répète de nous protéger, de suivre les consignes et d’éviter les rassemblements, souvent sur un ton infantilisant. Des campagnes publicitaires visant à sensibiliser la population aux risques de la COVID-19 sont diffusées dans les médias, les commerces et les transports en commun; elles nous transmettent les mêmes directives. Comme si nous n’avions pas encore compris, nous recevons aussi des alertes sur nos téléphones. On nous dit que le monde ne sera plus jamais pareil, que nous entrons dans une «nouvelle normalité». S’ensuit alors une série de mesures aberrantes: des parcs sont fermés, les fenêtres des écoles sont grandes ouvertes en plein hiver et on nous invite à porter le masque lors des ébats amoureux. En France, dans les villes de Nice et de Cannes, les plages sont même désinfectées au peroxyde d’hydrogène2.
Rivée à ses écrans, la population devient de jour en jour plus anxieuse. Je suis inquiète aussi, mais pour des raisons différentes: ce qui nous arrive me semble anormal. Déconcertée, j’observe mon entourage s’accrocher au discours officiel sans discernement, comme à une bouée de sauvetage. À l’instar des citoyens qui remettent en question ces mesures, je fais partie des personnes que l’on qualifie de «complotistes». On nous attribue également les étiquettes dégradantes de covidiots, coucous, récalcitrants, touristatas, édentés, etc. Les gens qui osent exercer leur esprit critique et leur libre arbitre se retrouvent soudainement mis au ban de la société. Dans une chronique intitulée «Le monde est-il fou3?», le journaliste Stéphan Bureau s’entretient à ce sujet avec la philosophe et psychologue Ariane Bilheran, qui s’intéresse notamment à la contagion délirante dans les collectifs. À son avis, nos sociétés occidentales fonctionnent de plus en plus selon un mode pervers, en utilisant des discours paradoxaux, en contrôlant la pensée et en instrumentalisant les êtres humains. Elle dira: «En quelques mois, nous avons eu un détricotage de tous nos droits humains [sic], de toutes nos libertés fondamentales et nous voyons se dessiner une sorte d’apartheid, entre ceux qui seront vaccinés et feront partie d’une secte d’initiés, dans laquelle ils auront accès à différents services, et les autres qui seront relégués au rang de rebuts de l’humanité.»
«La manipulation consciente, intelligente des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays4.»
À mon grand étonnement, une part considérable de la population se laisse docilement entraîner dans cette dérive et toute pensée divergente devient suspecte. Abasourdie, j’ai tenté sans succès d’en discuter avec mon entourage. Le consensus qui s’établit au sein de la société me semble motivé par une peur aveugle. En général, dans les milieux progressistes, le respect des opinions et des choix personnels est une valeur largement partagée. Comment se fait-il que nous traitions les gens ainsi maintenant? Mattias Desmet, professeur de psychologie clinique à l’université de Gand en Belgique, a longuement débattu du concept de «formation de masse» et de ses implications psychologiques, en particulier dans le contexte des crises sociétales. Dans la foulée des travaux de Gustave Le Bon sur la psychologie des foules, dont l’ouvrage éponyme est paru en 1895, Desmet explique que ce phénomène se produit lorsque certaines conditions sociétales, telles que l’anxiété diffuse et la frustration, sont réunies, et qu’un récit identifiant un objet d’anxiété est introduit. La population adhère alors à la solution proposée par les autorités pour combattre un ennemi, d’origine politique ou biologique. Les individus y consentent en faisant primer la stratégie collective sur la pensée critique et la conscience éthique; Desmet affirme que cela leur procure une illusion de lien et de solidarité. Or, cette fausse notion de communauté sape la véritable cohésion sociale, divise les gens et conduit à l’ostracisation de ceux qui ne se conforment pas au discours dominant. Par leur atomisation croissante, les sociétés modernes sont particulièrement vulnérables à de telles dynamiques.
«Et ceux qui dansaient furent considérés comme fous par ceux qui ne pouvaient entendre la musique6.»
De 2020 à 2022, des citoyens manifestent leur mécontentement en organisant des marches pour la liberté. Ils contestent les mesures de santé publique imposées par les autorités sanitaires, qu’ils estiment excessives et abusives. Je m’interroge également sur la nécessité de telles restrictions, car je trouve que l’équilibre indispensable entre la santé publique et les libertés civiles est négligé. Allons-nous basculer du côté de l’autoritarisme? Les dérives autocratiques se développent en période de bouleversements sociaux et de crise, des conditions qui favorisent l’acceptation de solutions radicales, même si elles impliquent la suspension des droits. Dans Les origines du totalitarisme (1951), Hannah Arendt explique que les régimes totalitaires débutent souvent par des mouvements de masse qui unissent les gens autour d’une idéologie commune, procurant ainsi de faux sentiments d’appartenance au collectif. Par le biais de la propagande, des ennemis extérieurs sont désignés comme boucs émissaires, puis toute forme de pluralité politique et sociale, notamment la presse indépendante et les opinions dissidentes, est écartée. À des consciences manipulées, il est ensuite plus facile de faire accepter une «vérité» fabriquée en lieu et place de la réalité factuelle. Arendt nous met en garde en ajoutant que ces dérives sont rendues possibles par la complicité de personnes ordinaires qui obéissent aux ordres sans réfléchir: «Politiquement, la faiblesse de l’argument du moindre mal a toujours été que ceux qui choisissent le moindre mal oublient très vite qu’ils ont choisi le mal5.» Combien de citoyens ont épié et dénoncé leurs voisins? Combien ont accepté d’utiliser un laissez-passer sanitaire discriminatoire dans leurs commerces simplement parce qu’ils devaient suivre les consignes? Combien ont exclu des membres de leur famille?
Affligée par ce qui nous arrivait, je participe à une dizaine de marches et de manifestations à Montréal, puis à Québec. J’assiste également au départ du People’s Convoy7 à Adelanto, en Californie, où je me trouvais par hasard pour travailler sur un autre projet artistique. Ces rassemblements étaient aussi émouvants que festifs; il y avait toutes sortes de gens, cette foule bigarrée dansait et échangeait. J’ai réalisé, en toute simplicité, des portraits de personnes radieuses que j’ai rencontrées. La morosité de la vie désaffectée et désinfectée que l’on nous proposait était loin derrière.
1 — « Nice et Cannes lavent leurs plages », France Info, March 7, 2020
2 — Mark Twain, Notebook, 1904
3 — Bien entendu, Radio-Canada, December 30, 2020
4 — Edward Bernays, Propaganda, 1928
5 — Hannah Arendt, Eichmann in Jerusalem: A Report on the Banality of Evil, 1963
6 — Friedrich Nietzsche, Thus Spake Zarathustra, 1883. The dancers deemed mad are those who have a different vision of life and are accordingly denigrated and marginalized.
7 — The People’s Convoy was the American version of the Canadian Freedom Convoy.