Divided We Stand

2025

DIVIDED WE STAND

En juin 2025, j’ai participé aux manifestations No Kings à Los Angeles afin de poursuivre mes recherches sur l’immigration clandestine dans le sud de la Californie, un travail que j’avais amorcé avec le projet Borderlands en 2024. Ces rassemblements ont attiré des milliers de personnes qui dénonçaient la politique migratoire de l’administration Trump. S’opposant au déploiement de forces militaires dans la ville, perçu comme une forme d’intimidation, ces citoyens exigeaient la fin des expulsions massives et la libération des personnes arrêtées. Si la plupart des manifestations sont restées pacifiques, les affrontements entre protestataires et forces de l’ordre ont été fréquents. Ils ont notamment causé des perturbations de la circulation, des dommages matériels, du vandalisme et des incendies1. Ces troubles civils constituaient une réponse directe aux opérations de l’Immigration and Customs Enforcement visant à interpeller des migrants en situation irrégulière. Comptant une importante population hispanique, Los Angeles est devenue un épicentre des tensions entre les autorités fédérales et les collectivités locales. Le débat était particulièrement polarisé: l’administration Trump et certains médias conservateurs qualifiaient les manifestants d’émeutiers, tandis que des élus et des médias démocrates accusaient les forces de l’ordre d’avoir exacerbé cette opposition.

Aux États-Unis, les arrestations et les déportations de migrants en situation irrégulière ne sont pas exceptionnelles et toutes les administrations y recourent2. Ces passages illégaux de la frontière profitent aux cartels mexicains qui dominent les principales routes migratoires et imposent une taxe pour traverser leur territoire. Nombreux sont ceux qui, pour parvenir à destination, font appel à des passeurs affiliés à ces organisations mafieuses. Les revenus de ce trafic humain permettent aux cartels de financer d’autres activités illégales, comme la contrebande d’armes et de drogue, ce qui renforce leur pouvoir économique et leur influence régionale.

Quelles étaient les revendications de ces manifestants? J’ai posé la question à plusieurs d’entre eux. Certains m’ont répondu qu’ils souhaitaient une société plus ouverte, la fin des rafles et l’obtention de la citoyenneté américaine pour tous ceux qui en feraient la demande. Plusieurs affirmaient que ces migrants jouent un rôle essentiel dans l’économie en occupant des emplois souvent difficiles et mal payés que peu de citoyens américains acceptent. Ce plaidoyer en faveur d’une main-d’œuvre bon marché ouvre la porte à des abus, selon moi. Il faut également prendre en compte le fait que si les flux migratoires peuvent effectivement pallier les pénuries de travailleurs et de personnels, ils nécessitent toutefois des investissements dans les services publics. De fait, les politiques favorisant une approche plus permissive suscitent actuellement des réactions hostiles dans les pays qui sont confrontés à d’importantes vagues migratoires. Les populistes y voient une menace pour l’identité culturelle et la cohésion nationale. À leur avis, en prônant une ouverture sans limites, la société d’accueil risque d’ignorer les préoccupations légitimes des populations locales concernant la sécurité et la stabilité économique. Lorsque l’intégration échoue, des coûts économiques et des tensions sociales peuvent en résulter. De nombreux penseurs conservateurs s’inquiètent également de l’érosion des valeurs et des traditions face à la mondialisation et au multiculturalisme. Ces positions s’inscrivent dans un discours plus large sur les défis posés par les changements démographiques à long terme. «Une nation est définie par ses frontières, sa culture et son peuple. Si les frontières deviennent poreuses au point où l’identité nationale est diluée, la nation elle-même risque de disparaître.»3 De nos jours, le monde est certes plus interconnecté, mais les identités civilisationnelles n’en demeurent pas moins un facteur clé de polarisation. La mondialisation ne dissout pas les identités: elle les expose, les confronte et, ce faisant, les radicalise en même temps qu’elle les recompose.

En documentant ces manifestations, je pense à la polarisation extrême des discours politiques actuels. L’opinion publique n’a jamais été aussi facile à manipuler; faire ses propres recherches n’a jamais été aussi vital. Certains manifestants affirment que ce territoire ne leur a jamais été légalement cédé, qu’il leur a été volé par des générations passées. Sur la base de cette injustice ancienne, ils revendiquent aujourd’hui une citoyenneté qui leur reviendrait de plein droit, comme une dette historique enfin remboursée. D’autres, dans la même colère, saccagent la ville même qu’ils souhaitent habiter légalement. Le chaos que j’observe me semble moins provenir d’un vrai débat territorial que d’une manipulation idéologique dont la plupart des acteurs sont à peine conscients. Les questions de partage du territoire sont complexes, presque insolubles. Mais ce qui me frappe le plus, c’est le risque immédiat: la cohésion sociale et la cohérence identitaire d’un pays qui vacillent.

1 — On a notamment dénombré le pillage de 23 commerces, des graffitis sur les édifices, l’incendie de véhicules autonomes Waymo et des affrontements avec la police. Ces dommages ont causé des pertes estimées à plusieurs millions de dollars. — Source: “June 2025 Los Angeles protests” Wikipedia

2 — Sous l’administration Biden (2021–2025): environ 4,4 à 4,7 millions de rapatriements sur quatre ans, soit une moyenne d’environ 1,1 à 1,175 million par an. Sous l’administration Obama (2009–2017): 3 à 3,3 millions de déportations pour l’ensemble de ses deux mandats, soit une moyenne d’environ 375 000 à 412 500 par an. — Source: “Trump Migrant Deportation Numbers Compared to Obama, Biden” Newsweek, 5 février 2025.

3 — Samuel Huntington, politologue, auteur de The Clash of Civilizations, 1996. Citation tirée de Who Are We? The Challenges to America’s National Identity, 2004. Huntington met en garde contre les conséquences de l’immigration non contrôlée sur l’identité américaine, en particulier lorsque les nouveaux arrivants ne s’assimilent pas aux valeurs culturelles dominantes. Il voit les frontières comme un rempart pour préserver la cohésion nationale.