Déshérence

2022

Une sécheresse importante affecte l’Ouest américain depuis une vingtaine d’années, par conséquent les cours d’eau se tarissent et les réserves connaissent leur plus bas niveau. En quinze ans seulement, le débit du Colorado a diminué d’environ 20 % ; on attribue cette baisse aux effets combinés de l’évaporation, d’un apport réduit et d’une utilisation accrue de la ressource hydrique. Lors d’un long périple à travers les États-Unis en 2021-2022, j’ai photographié des rivières et des réservoirs pour amorcer une recherche sur la crise de l’eau. Depuis longtemps déjà, on surexploite cette ressource naturelle pour approvisionner des villes importantes comme Los Angeles, Phoenix et Las Vegas, qui ont été érigées au milieu du désert et qui ne cessent de s’étaler sur le territoire. L’agriculture continue de prospérer aussi, mais pour combien de temps encore ? De nos jours, répondre à la demande croissante en eau s’avère plus difficile, parce que les nombreux ouvrages hydrauliques destinés à la conserver ont été édifiés à une époque où les inondations – et non la sécheresse –constituaient la préoccupation principale.

En Californie, à l’est du massif montagneux de la Sierra Nevada, se trouve l’ancien lac Owens. Cette plaine crayeuse est aveuglante sous le soleil, alors, pour bien apprécier les structures minérales complexes qui la parsèment, je la photographie à l’aube. Au cours de la journée, des bulldozers arrivent et étendent des couches de gravier sur la soude séchée pour retenir les sédiments toxiques qui se dispersent au vent. Sur cette étendue livide, les balafres laissées par les machines ajoutent à son aspect désolé ; comme des cicatrices, elles me rappellent les blessures causées par les « guerres de l’eau » en Californie. En effet, au siècle dernier, ces conflits opposèrent les fermiers de la vallée de l’Owens aux constructeurs de l’aqueduc de Los Angeles. Avant ces querelles entourant les « droits de l’eau » et le détournement de la rivière Owens, le lac possédait une superficie de 280 kilomètres carrés et une profondeur moyenne d’une douzaine de mètres. De nos jours, seuls quelques bassins superficiels subsistent, mais on aménage des étangs pour les oiseaux migrateurs afin de restaurer les écosystèmes environnants.

Le réservoir San Carlos est situé en Arizona, dans la communauté apache du même nom. Cette réserve amérindienne, l’une des plus pauvres des États-Unis, a d’ailleurs été surnommée « Les quarante acres de l’enfer » en raison de ses mauvaises conditions environnementales et sanitaires à la fin du 19e siècle. Le barrage Coolidge qu’on y a bâti en 1930 sur la rivière Gila avait pour but d’irriguer les terres agricoles avoisinantes. Toutefois, ce lac artificiel n’a été complètement rempli que trois fois depuis sa construction, demeurant presque vide à plusieurs occasions. À l’horizon, j’aperçois des collines dénudées entourées de vastes plages, signe que le niveau du réservoir a effectivement fluctué. Près de la rampe de mise à l’eau, les infrastructures paraissent en mauvais état et l’endroit est jonché de déchets, ce qui contraste étonnamment avec la beauté sereine de ce paysage semi-aride.

Le Rio Grande prend sa source dans les montagnes du Colorado et s’écoule jusqu’au golfe du Mexique sur 3 060 kilomètres. Je le photographie près de la digue Elephant Butte, non loin de la ville de Truth or Consequences, au Nouveau-Mexique. Ici, le fleuve n’est plus qu’un ruisseau recouvert d’algues, dont l’odeur prend immédiatement à la gorge. À proximité de l’endroit où je loge, je fais la connaissance de deux retraités qui vivent dans leurs camionnettes et campent dans les collines : Dave et Larry. Ce dernier m’explique qu’on ferme les vannes du barrage pendant la saison sèche pour éviter une baisse supplémentaire du niveau du réservoir, qui n’est plus qu’à 13 % de sa capacité initiale. Je passe plus de trois semaines à observer et photographier ces lieux désolés. Je remarque une enseigne décrépite qui accueille les plaisanciers à l’entrée du Dam site Historic District : « Making tomorrow’s memories today » [Constituer aujourd’hui les souvenirs de demain]. Je songe à cela en contemplant ces terres autrefois submergées. Aujourd’hui, le désert reprend ses droits sur ces paysages aménagés par la civilisation, où des cactus poussent à nouveau.

Ce projet regroupe 27 photographies grands formats et il est toujours en cours de réalisation.