DÉSHÉRENCE
Depuis plus de vingt ans, l’ouest des États-Unis est en proie à une sécheresse implacable, la plus sévère depuis plus de 1 200 ans selon les reconstructions paléoclimatiques. Cette crise est due à la fois à des variations naturelles et à une surexploitation obstinée de la ressource en eau, notamment dans le bassin du fleuve Colorado, artère vitale qui alimente environ quarante millions de personnes et irrigue des terres agricoles aussi vastes qu’ingrates. Les lacs Mead et Powell, ces immenses réservoirs artificiels nés de la volonté de dompter le désert, se vident à vue d’œil. Leurs berges reculent comme une marée descendante qui ne remonterait jamais, laissant derrière elles de larges anneaux blancs de calcaire marquant les anciens niveaux comme des cicatrices sur la roche. En 2022, ces réservoirs ont franchi des seuils historiquement bas, mais la véritable violence de la crise ne tient pas seulement aux chiffres ou aux courbes descendantes: elle réside dans la fragmentation qu’elle révèle et accélère.
Je me suis particulièrement intéressée à certains lieux emblématiques de l’Ouest américain qui sont, aujourd’hui encore, au cœur de conflits hydropolitique majeurs. Le fleuve Colorado, la vallée de l’Owens en Californie ou encore le Rio Grande au Nouveau-Mexique incarnent à la fois une histoire de conquête hydraulique et les impasses actuelles d’un modèle de développement. Ces territoires ont été morcelés par des décennies d’aménagements massifs (barrages, canaux de dérivation, pompages intensifs), sur-alloués par des accords juridiques conclus à une époque où l’on croyait l’eau inépuisable, puis progressivement pollués ou salinisés par l’agriculture intensive et l’urbanisation galopante. En photographiant ces paysages, j’ai cherché à rendre visible la combinaison fatale qui les frappe: une surexploitation historique ayant vidé les aquifères et asséché des rivières entières, des variations climatiques dont les effets sont amplifiés et une gouvernance souvent inadaptée, prisonnière d’intérêts établis.
Nos parcs nationaux, qui devraient préserver des merveilles naturelles pour les générations futures, sont devenus des destinations de tourisme de masse sous-financées et parfois mal gérées, tandis que les forêts nationales privilégient souvent l’exploitation économique au détriment de l’écologie. Le vieux débat entre préservation pure et conservation utilitaire n’a jamais été tranché ; il resurgit sans cesse.
L’Ouest américain s’est bâti sur l’idée de conquête, de maîtrise et de transformation du désert en jardin. Ce mythe s’effrite peu à peu, parfois de façon spectaculaire, parfois de manière plus progressive et discrète. Le désert ne reconquiert pas: il se souvient simplement qu’il n’avait jamais vraiment cédé. Dans ce retour silencieux, c’est tout un territoire — physique, politique et imaginaire — qui révèle ses fissures. En parcourant le Nouveau-Mexique, l’Arizona et la Californie, je vois le désert reprendre ses droits sur des paysages autrefois façonnés par l’ambition humaine.