Borderlands

2024 – 2025

BORDERLANDS

Jacumba, Californie. Dans cette petite localité de la chaîne côtière du Pacifique, j’arpente le mur qui serpente tout en délimitant ce territoire frontalier. Pour la première fois, mon regard, autant que ma caméra, en examine les contours, les aspérités, l’aridité. Le relief accidenté depuis lequel se dresse le mur, en discontinu, devient l’endroit choisi par les passeurs pour y déposer les clandestins. Au pied d’une colline adjacente, je découvre une brèche, puis un sentier de terre battue, piétinée. Des vêtements accrochés aux barbelés, telle une inexorable mue, témoignent de cette transition difficile vers cette terre d’accueil tant convoitée. Toutefois, cette arrachée au passé ne leur garantit pas un avenir. Pour les migrants cherchant à atteindre les États-Unis, le voyage est risqué, puisque bon nombre d’entre eux disparaissent en chemin1. La traversée du désert est périlleuse et des centaines de décès sont recensés à la frontière. Au Mexique, plusieurs sont enlevés, détenus et rançonnés. Les viols ne sont pas rares et l’on soupçonne l’existence d’un trafic d’enfants2.

L’immigration clandestine connaît une forte hausse aux États-Unis depuis quelques années. Avec la réouverture des frontières en 2021, fermées lors de la pandémie, le pays doit gérer une arrivée massive de demandeurs d’asile. Au début de l’année 2024, une étudiante est tuée par un ressortissant en situation irrégulière dans l’état de la Géorgie3; cet événement inattendu ramène brutalement la question migratoire au premier plan de l’actualité politique. Cette augmentation du flux migratoire suscite des tensions chez la population américaine, particulièrement divisée à ce sujet. Une partie la considère essentiellement comme une crise humanitaire, l’autre se sent menacée par ces passages illégaux, les qualifiant même de véritable « invasion ». Des gangs et des cartels organisent ces passages clandestins, allant même jusqu’à s’afficher sur les médias sociaux afin de dénicher des clients. Des critiques avancent aussi que des manigances politiques pourraient se tramer sous cette crise, arguant que l’inclusion de nouveaux arrivants dans le décompte du recensement impacterait significativement la représentation des États au Collège électoral, ainsi qu’à la Chambre des représentants4. Le problème étant multifactoriel, le corriger efficacement, exigerait d’endiguer les causes profondes de ces transhumances prenant racine dans la pauvreté, la violence et la corruption.

Jour après jour, nuit après nuit, les évasions furtives se succèdent. Près de la route 80, un groupe de jeunes migrants, vient d’être intercepté. Je saisis l’occasion d’en discuter avec les gardes frontaliers, débordés et visiblement dépassés. Les barbelés ont été sectionnés, il faudra surveiller cette nouvelle issue. C’est en continu me disent-ils, c’est devenu une sorte de routine pour nous, chaque jour de nouveaux arrivants se présentent ici. Plus tard, des camionnettes viendront les chercher pour les transporter vers des centres de tri. Je croise quelques regards inquiets, nous échangeons quelques signes, bientôt il ne restera que ce mur d’acier, à perte de vue. Au pied du mur, je ramasse un passeport aux pages arrachées, des cartes d’identités et la photo d’une famille inconnue.

1 —  « Des migrants plus déterminés que jamais » Libre Média, 21 février 2024
2 — “Report finds more than 340 migrant kids were sent to live with nonrelatives who sponsored other children” NBC News, June 2, 2023
3 — “Killing of Laken Riley” Wikipedia
4 — “Experts warn illegal immigrants account for 22 seats in the House” State of the union, February 18, 2024